Flu : Est-ce que vous avez lu Freud ?
A.N. : Même pas, figurez-vous. Je n'ai aucune notion de psychanalyse. On m'a beaucoup parlé de Freud et j'ai beaucoup d'amis qui connaissent bien le sujet. Pour ma part, je n'y connais rien, je n'ai jamais subi de psychanalyse même si je suis sûr qu'il y aurait du boulot. Ça m'intéresse beaucoup mais en même temps, ça me fait peur. Je n'ai pas envie d'en savoir plus. Je sens bien qu'il y a des choses très mystérieuses dans tout ça, mais je préfère ne pas posséder la grille de lecture.
Flu : La sexualité semble absente chez vos personnages...
A.N. : Elle n'est pas du tout absente en fait, même si j'en parle rarement directement.
Flu : Mauriac disait que s'il n'avait pas été romancier, il aurait été assassin. Cela peut-il s'appliquer à vous ?
A.N. : Complètement, sauf qu'à mon avis, j'aurais été assassin de moi-même. Jusqu'à présent, lorsqu'il s'est agit de nuire, je n'ai jamais trouvé le moyen que de nuire à moi-même. Je ne sais pas si j'aurais eu un jour la force de faire du mal à quelqu'un d'autre que moi. Ce n'est pas que l'envie m'en manque ; comme tout le monde, j'ai souvent eu envie de tuer mon prochain. Mais c'est un geste que je ne possède pas.
Flu : Avec tous vos romans déjà terminés, pourriez-vous aujourd'hui cesser d'écrire et vivre sur votre stock ?
A.N. : Je le pourrais, mais ne le voudrais certainement pas. D'autant plus que parmi mes 30,5 manuscrits non publiés, il y en a peut-être deux que j'ai envie de publier. Je pourrais publier les autres, mais je n'en ai pas envie et j'ai encore moins envie de cesser d'écrire. Pourquoi cesser d'écrire alors que c'est la plus grande nécessité, la plus grande jouissance, la plus grande passion de ma vie.
Flu : Vous écrivez tous les jours ?
A.N. : Oui, un minimum de quatre heures par jour. Généralement je commence vers trois ou quatre heures du matin.
Flu : Que faites-vous lorsque vous n'écrivez pas ?
A.N. : J'entretiens un très grand courrier avec mes lecteurs. Bon, sinon, je suis un être vivant à part entière, j'ai une vie amoureuse bien remplie. Je fais les courses, le ménage, des conneries comme ça... et sinon, je me passionne pour la musique, le cinéma et je reste une très grande lectrice.
Flu : Que feriez-vous si vous n'écriviez plus ?
A.N. : C'est inimaginable. Ça fait maintenant la moitié de ma vie que j'écris - puisque j'ai commencé à 17 ans - et ça occupe une telle place dans ma vie, que je ne peux pas imaginer de cesser d'écrire.
Flu : Vous avez toujours pensé écrire ?
A.N. : Non, pas du tout. Je n'y ai jamais songé avant 17 ans. Lorsque j'ai commencé à écrire, je ne savais même pas ce que je faisais, je me disais c'est n'importe quoi, n'en parlons pas, ce sont sûrement des sottises... Jamais je n'aurais osé penser être écrivain. Et l'écriture a commencé à prendre des proportions folles dans ma vie ; il n'empêche que je me destinais à un autre métier, puisque je voulais être interprète au Japon, on l'a vu dans "Stupeur et tremblements", et puis quand j'ai vu ce que ça a donné, je m'en suis dis ben ma vielle, faudrait peut-être te recycler, parce que, somme toute, le destin que tu t'étais choisi était une erreur.
Flu : Quelle formation avez-vous eu ?
A.N. : Philologie ancienne. Le même diplôme que Nietzsche, je suis désolée, c'est très pédant.
Flu : Vous dites que vous n'y entendez absolument rien à la technologie, à l'informatique. Comment écrivez-vous ? Sur une machine ?
A.N. : Oh non ! même pas. Voici mon matériel de prédilection (elle montre les feuilles et les stylos éparpillés sur son bureau). Sur des petits cahiers à petits carreaux. Et après je retape sur une machine que j'ai achetée en 1990 et qui n'a même pas le traitement de texte.
Flu : Les écrivains que vous lisez le plus volontiers ?
A.N. : La liste est longue !
Flu : Choississez en 5.
A.N. : Diderot, Mishima... Tanizaki, Montherlant... et - comme c'est compliqué comme question - Proust.
Flu : ... Et parmi les vivants ?
A.N. : Eric-Emmanuel Schmidt, Simon Leys, Jacqueline Harpmann, Yoko Ogawa, Kazuo Ishiguro.
Flu : Vous reconnaissez-vous des influences ?
A.N. : C'est à dire que je suis quelqu'un qui lit très intensément, il est donc fatal que ces lectures soient entrées dans mes composantes. Il faudrait s'entendre sur ce que l'on veut dire par "influences"... J'aime pratiquer l'admiration et je pense que la plus mauvaise admiration que l'on puisse pratiquer est celle qui consiste à imiter quelqu'un. Ça, en aucun cas. Mais, si on lit mes livres, on peut sentir, que, par exemple, Diderot, Pascal, Céline ont énormément compté pour moi... cette influence là, oui. Mais pas une influence qui consisterait à prendre quelqu'un comme maître à penser ; ça, pour moi, c'est une insulte.
Flu : Croyez-vous en, Dieu ?
A.N. : Sur ces questions là, j'ai choisi de me taire. Ce qui est certain, c'est que je suis loin d'y être indifférente.
Flu : Et si l'on vous avait proposé de participer à la nouvelle traduction de la Bible ?
A.N. : Je trouve que le projet est très intéressant, mais j'aurais refusé parce que la Bible est un texte qui a tellement compté pour moi et que j'ai tellement lu que je n'oserais certainement pas me mesurer à lui.
Flu : Vous êtes assez connue pour vos excentricités (fruits pourris, chapeaux rigolos, rouge à lèvres écarlate), du moins lorsque vous apparaissez dans les médias. Pourriez-vous nous en faire un inventaire ?
A.N. : Personnellement, je ne me trouve pas particulièrement excentrique. Les fruits pourris, ce n'est jamais une chose que j'ai mise en avant, ce sont les médias et je n'ai toujours pas compris quel en était l'intérêt. Les chapeaux, je les porte parce que je les trouve jolis, mais ce n'est pas très important, ça n'est jamais qu'un vêtement et je ne pense pas qu'on juge les gens à leur vêtement. Le rouge à lèvres, ça me vient du Japon, où on aime bien qu'il se voit et ça me plait beaucoup. Ça ne me vexe pas si on me dit que je suis excentrique, mais je ne vois pas ça comme des excentricités donc j'en ignore la liste.
Flu : Quel est le meilleur compliment qu'on puisse vous faire ?
A.N. : Ah ! c'est un compliment qu'on me fait très souvent et qui me rend indiciblement fière... Ce sont les gens qui me disent : "Depuis que je vous ai lue, j'ai commencé (ou recommencé) à lire". Ce qui est énorme ! Parce que ça veut dire que ces gens qui m'ont lue ne vont pas seulement lire Amélie Nothomb, ils vont lire ! Or, quand je vois la place qu'occupe la lecture dans ma vie et ma conception de la lecture, je pense que si je peux amener les gens à lire, c'est la plus belle mission que je pourrais avoir sur terre.
Flu : A votre tour, vous pourriez nous dire quelque chose de gentil sur le site Fluctuat ?
A.N. : Je ne suis pas internaute pour deux sous et je ne sais même ce que c'est qu'un ordinateur. En tout cas, je viens de rencontrer un charmant garçon qui travaille pour ce site, donc c'est plutôt bon signe.